L'AMOUREUSE

 

 

On lui a pris son cœur, à elle, l'amoureuse.

La vie, sa vie : des hauts et des bas, au rythme d'un cœur où son cœur bat. Elle est seule ; elle est malheureuse.

On lui a pris son cœur, à elle, l'amoureuse.

Doucement, à pas lent, elle l'a vue s'éloigner, mais n'a rien demandé. Elle a laissé sa vie, son temps, ses amours s'écouler, comme du sable blanc qui tiédit au soleil dans les mains d'un petit enfant. Son âme le lui a dit, son cœur le lui a écrit, ses sens le lui ont crié : nous sommes là ! Aime la vie !… Mais voilà,…

On lui a pris son cœur, à elle, l'amoureuse.

La vie lui a fait des hauts, des bas, et, pour toutes les nuances : "chapeau bas !" Elle n'oublie rien, mais quand dans un soupir elle ne se souvient pas, la vie s'empresse de le lui faire ressentir.

On lui a pris son cœur, à elle, l'amoureuse.

Elle a souhaité avoir l'éphémère et l'intensité d'une de ses larmes qui coule sur la joue d'un enfant. De ces enfants hurlants et souffrants quand ils en ont encore la force.

— A-t-elle eu tort ? Qui aura assez de prétention pour dire oui ou non ? Que peut-elle penser désormais ?

On lui a pris son cœur, à elle, l'amoureuse.

La vie lui aura offert le choix ; personne ne la jugera. Elle aura donné son corps et sa vie pour ceux qui ne le pouvaient pas. Elle aura fait ça, car celui-là ne le fait pas. Elle a compris ce que signifiait "faire don de soi". Mais en crachant vers le ciel une dernière fois,… les étoiles ou les nuages, le soleil, lui auront rappelé une dernière chose : qu'au-dessus de soi on trouvera toujours quelqu'un ou quelque chose[1].

 

*

 

Elle erre dans de lointains souvenirs et se perd dans de proches pensées. Elle ne sait que dire à la vie et ne sait plus dans quel ordre elle doit vivre. Les vapeurs de ses soupirs l'enivrent ; elle se demande où est la vie, où est le rêve : elle s'y perd. Elle s'égare dans de profondes forêts : les forêts de son désespoir.

Elle meurt, elle vit, elle rêve.

Son âme la quitte ; elle se repose dans les branches de son imagination. L'envoûtante musique de la nuit se noie dans son étrange labyrinthe.

Elle rêve, elle vit, elle meurt.

Deux nimbes étoilés, un couple d'ailes enlacées, deux âmes indissociables… : voilà ce qu'est maintenant son âme ; ce n'est qu'une moitié errante à la recherche de son autre. Elle ne « peut » plus, elle ne « souhaite » plus, elle ne « veut » plus. Elle est « là », elle est toujours là, elle n'est que là.

Elle vit, elle rêve, elle meurt.

Leur alliance est perdue, elle ne tourne plus ; plus rien ne va, elle est perdue. Elle se retrouve pour mieux se perdre. C'est elle, elle seule, qui trouve les sentiers nouveaux, ses vastes étendues, mais à son grand dam sans but précis, elle erre.

Elle vit, elle rêve, elle meurt.

Elle a rêvé sa vie, elle a vécu sa mort ; et, dans sa vie, elle a tué ses rêves[2].

 

*

 

 

Mais qu'ai-je ?

Depuis que je t'ai quitté, je me sens comme vidée.

C'est une sensation étrange, ni pénible ni agréable.

C'est une sensation que je ne connaissais pas.

Depuis que je t'ai quitté, j'ai l'impression de m'être quittée.

 

J'aimerais passer une nuit, juste une nuit à tes côtés.

J'aimerais que cette nuit dure une vie, non, une éternité.

 

Ce sentiment serait-il l'amour ?

Comment le savoir ?

J'ai l'impression que personne ne peut le ressentir.

Mais as-tu besoin de le savoir.

C'est mon affaire. À moi de me délivrer.

 

C'est l'autre qui nous emmène peu à peu vers la mort[3].

 

*

 

Ah ! mon charmant amour que j'ai laissé partir !

Ah ! ce joueur qui court après mon cœur martyr…

 

Je changerai bientôt les couteaux en étoiles.

Alors, soudain, naîtra un ciel illuminé[4].

 

*

 

Il n'y a pas d'ailleurs…

 

La nuit de ses doigts gantés

S'immisce au vent du soir.

Comme une danse d'au-revoir

Bientôt la lune est pleine.

 

La vie n'est qu'un long sursis ;

D'étranges visions couvrent son front :

Comme un masque empourpré de sang séché,

Ravage de la morsure du temps qui passe.

 

Il n'y a pas d'ailleurs…

 

Elle s'abandonne à la nuit qui frisonne,

Et ne comprend plus pourquoi elle a du sang sur ses doigts ;

Rien n'efface le sang qui coule, les peurs qui se glacent,

L'innocence immaculée.

 

Le jour décroît ; la nuit augmente…

Triste, elle est prête à tout ;

Devant sa glace elle pleure, c'est tout ;

Le vertige s'empare d'elle.

 

Il n'y a pas d'ailleurs…

 

La faute est un poison qui ronge,

Qu'elle paye de ses veines ;

Les larmes invitent au regret :

— Quel silence meurtrier !

 

Elle cherche un nouveau berceau :

— Enfer ou paradis ?

Le goût de la mort s'offre son corps ;

Elle enlace l'ombre qui passe.

 

Il n'y a pas d'ailleurs…

 

Elle a froid dedans, elle veut son hiver ;

Le bonheur lui fait peur.

Avoir tant d'envies !… Elle a un souffle au cœur

Et cède à la chaleur de l'abandon.

 

En elle la guette un nulle part,

Un ennui abyssal…

Elle ne sait plus à quoi elle sert

Et a de la peine, ne semblant pourtant pas en avoir.

 

Il n'y a pas d'ailleurs…

 

La nuit, de ses doigts de fer, a abîmé sa chair de rouille cruelle…

La douleur, figée, la remue et la broie ;

Mais elle se tait, car tout n'est que dégoût.

De tout son être, elle s'abandonne…

 

Pour tout l'or, elle veut s'en aller ;

Pour que son âme monte plus haut !…

La mort de ses baiser souillés

Enlève de ses lèvres un goût amer.

 

Pourtant, il n'y a pas d'ailleurs…

 

Le souffle du néant envahit son corps à présent,

D'étranges rêveries hantent son esprit…

Elle n'a que lune en tête…

Mais, quand la mémoire oublie,

 

                                            SOUVENEZ-VOUS[5]… :

 

qu'il n'y a pas d'ailleurs…




[1].— Victoria S., 2/2.

[2].— 2/2.

[3].— Éric H., 2/8.

[4].— Claire D., 2/2.

[5].— Marion G., 2/2.