ELLES, ET LUI

 

(LE CHŒUR)

 

Je me trouve, errant dans la forêt à la recherche d'une mystérieuse créature.

 

Recherchés sans répit, ses yeux sont inaccessibles : trouvés par ces papillons qui s'envolent dans la nuit. Seraient-ce ceux de la vie ?

 

Dans cette clarté fuyante, dans un murmure, les flots suffoquent, privés de leur substance essentielle.

 

— Wanderer  : toutes ces blessures en toi !

Est-ce pour cela que tu es triste,

mon ami de toujours,

qui résiste à tout,

sauf aux noirs rayons qui le font apparaître ?…

 

(LE NARRATEUR)

 

Mais le Wanderer  n'entend pas ; il ne m'entend pas, passe, et dit :

 

(LE WANDERER )

 

— Ô Lune, que de passions essoufflées à vous regarder danser, lumineuse Lune qui luit jusqu'au lever sur la plaine du Soleil !…

Ô Lune, je suis peut-être le seul borgne au royaume des aveugles ; car, moi, au moins, je reconnais que vous me rendez fou, vous, l'ombre de mon obscurité !…

 

Ô Lune, si un jour je pouvais goûter à la chair des anges déchus : quelle neige obscure de mon âme me donnerait cette séduisante tentation !…

 

Ô Lune, réponds-moi donc, Fontaine de l'âme, qui ruisselle dans chaque individu !…

 

Ô Lune, mon âme en perdition ne cède pas à la tentation…

 

(LE NARRATEUR)

 

Et voici qu'il croise la femme, la femme qu'il cherche mais ignore, la femme qu'il ne voit pas encore…

Et la femme dit :

 

(LA FEMME)

 

— Toi, tu ne me vois pas.

Toi, tu ne m'entends pas.

Toi, tu ne me sens pas.

Mais, pourtant, je suis là pour toi.

C'est dans mon sommeil vivant, dans l'ombre de ma vie que je trouve un coin merveilleux, un merveilleux coin dans lequel il me reste un souffle de courant d'air, pour vivre, et pour rêver.

 

(LE NARRATEUR)

 

Le Wanderer,  comme pour soi, seul, sans l'entendre, passe, passe encore,… va loin, plus loin,… poursuit, pour lui, son soliloque :

 

(LE WANDERER )

 

— Immense univers, délicieuse Lune, soleil des nuits,

épargne nous,

nous qui ne sommes que des anges imparfaits !…

 

Ma Nuit à moi, ma grande et longue nuit, mon cercueil,

Nuit noire et envoûtante  :

laisse-moi reposer en paix…

 

La nuit de tous les rires, de tous les crimes

et de tous les désirs

se dépose sur ma vie, ma ville…

 

Lune, qui, là, s'allume, pour éclairer ma plume

— bel astre solitaire !… —

voit comme un être peut souffrir d'amour !…

 

Dans ce ciel noir, ma lumineuse Lilith  [1]s'éveille

au plus profond de mon sommeil…

 

*

 

(LE CHŒUR)

 

Femme, tu n'es que beauté et grâce !… Ô femme, exemple de la jeunesse ardente : tu erres sur ces toits avec comme seul compagnon le désarroi. La vie n'a désormais plus aucun sens. Tu voudrais emporter les astres avec toi ; mais tu pleures… et t'inondes de tristesse !…

 

Alors t'apparaît la Lune, astre rond et lumineux…

— Est-ce Cynthia[2] ou Lilith[3] ?…

 

Elle éclaire tes nuits sans sommeil, où tu es seule avec ta peine…

Femme,

tu n'es que beauté…

et grâce !

 

*

 

(LE NARRATEUR)

 

Le Wanderer  erre sans cesse, jusqu'à ce qu'il retrouve son chemin.

Nul ne sait le pays d'où il vient.

Qui peut dire où il sera demain ?

Bohémien : c'est écrit dans les lignes de sa main.

 

Et les pluies, et les vents… : nul ne l'arrêtera !…

Quand cessera donc son errance ?… Personne, jamais, n'en saura rien.

Il cherche dans les rêves à déchiffrer sa vie :

perle nacrée dans un océan de boue.

Souffrant dans les chemins, cheminant avec peine,

il vit sans savoir, sans comprendre…

— Mais il vit, toujours !…

 

Qui lui avouera la malédiction d'Ahasvérus[4] ?

 

Nuit intime, célèbre obscurité qui éclaire toutes nos pensées,

vient en aide à ce pénitent !…

 

*

 

(LE WANDERER  )

 

— Ville, tu es l'endroit où les âmes se croisent : la porte de la rencontre, et du mélange des personnalités.

« La nuit, tous les chats sont gris…» On ne reconnaît pas une personne à un mètre. On ne voit que leur cigarette…

 

(LE CHŒUR)

 

— Solitaire. Il est solitaire et désespéré…

 

Dans un silence absolu, il admire la Lune : étincelante !… qui éclairait la ville.

Face au souffle du Vent, il se laisse entraîner parmi des personnes inconnues ; il pense à la vie,… à la mort… : il voudrait se cacher et disparaître à jamais.

 

Cette nuit noire et froide, qui passe tel un train en panne,… qui dure, et qui est interminable,… cette nuit qui a signé un pacte avec la mort et les feux de la Géhenne… : nuit tragique, nuit magique, nuit rêveuse…

 

(LE NARRATEUR)

 

Dès lors, une autre vie commence pour lui en s'échappant du réel. Le monde qu'il rêve apparaît soudain déformé. Tout à coup, il aperçoit plus qu'une personne parmi les autres — cette fois, c'est la femme, c'est elle — et il pense :

 

(LE WANDERER  )

 

— Toi, une apparition qui habite si loin de moi. Pourrai-je un jour te revoir ?…

 

(LE CHŒUR)

 

Ah !… comment sortir de l'enfance ?…

 

*

(LE NARRATEUR)

 

La femme erre elle aussi, seule. Elle se parle :

 

(LA FEMME)

 

— Enfance,… innocence de l'âge :

le temps de la croyance en "l'Éternité"

des rêves qui restent à jamais !…

 

Parfois apparaît une forme noire sur une étendue blanche :

un orphelin dans la neige…

Cet enfant, symbole de l'innocence, souffre en silence,

les larmes aux yeux…

Enfant abandonné, orphelin de cœur :

il erre dans ce monde qu'il trouve si cruel.

 

Toi, mère ! n'abandonne jamais ta brebis !…

enveloppe-la de ta tendresse qui emplit tout ton cœur ;

car cette brebis cache en fait, en elle,

une des plus belles vérités de la vie : l'amour.

 

*

 

(LE NARRATEUR)

 

Le Wanderer  qui ne la voyait pas encore, voit la femme alors. Le Wanderer , qui ne la savait pas encore, ne la sentait pas, près, tout près, toujours pas, la découvre alors.

Et le Wanderer  dit encore :

 

(LE WANDERER)

 

— La ville, milieu de perversion, mais aussi de jouissance, cette ville que j'ai bâtie, qui me ressemble, est devenue un symbole de puissance : elle me fait peur.

 

Et pourtant,

pourtant,…

nous marcherons à travers cette ville, à travers cette croyance tant regrettée que je ne veux pas quitter.

 

Tu foules du pied cette terre qui, un jour, te foulera à ton tour…

 

« Être ou paraître » : tel fut le mystère du rêve.

Cet effroyable rêve, si beau et pourtant si terrifiant… : c'est la vie !

 

À quoi cela sert de vivre s'il s'agit d'être enfermé.

Même une prison dorée fait souffrir le prisonnier.

Je suis prisonnier de ton amour,

libère-moi !…

Toi seul le peu, puisque je t'aime.

 

(LE NARRATEUR)

 

Tout s'accomplit dès lors. Et la femme peut lui répondre :

 

(LA FEMME)

 

— Puisque, tu me vois.

Puisque tu m'entends.

Puisque tu me sens,  à présent.

Puisque je suis là pour toi,…

c'est dans notre sommeil vivant, dans l'ombre de notre vie que se trouve un coin merveilleux, un merveilleux coin dans lequel il nous reste un souffle de courant d'air, pour vivre, et pour rêver.

 

Désormais  [5] .

 


[1].— Lilith : la Lune noire, celle du "mauvais œil", celle de la jettattura.

[2].— Cynthia : Artémis, la bonne Lune.

[3].—  Lilith : la Lune noire, celle du "mauvais œil", celle de la jettattura.

[4].— Le plus malheureux de tous les Wanderer  : le fameux « Juif errant », qui fascina tant les romantiques allemands, et, Balzac, entre autres génies.

[5].— 2/2 & 2/8.

[6].— 2/2 & 2/8.